La cheminée, le théâtre et les artistes

À Choisy-le-Roi, l’ancienne maroquinerie Hollander trouve un nouveau souffle depuis l’installation d’un théâtre et d’ateliers d’artistes. Ou comment reconvertir avec succès les vestiges du passé industriel de la « banlieue rouge ».

Le long de la Seine et du RER C, la vieille cheminée de brique rouge continue à dresser la tête. À ses pieds, une cour aux pavés défoncés, entre lesquels courent les herbes folles. Une machine hors d’âge, un monte-charge hors d’usage, un rail où passaient les charriots, une inscription à la peinture écaillée : vestiges d’un temps où l’usine Hollander fonctionnait.

Mais passées les premières impressions et la nostalgie que dégage le lieu, émergent de-ci de-là les indices de sa nouvelle vitalité. À l’entrée du porche, une fresque en trompe-l’œil, imitant le « Vous êtes ici » des plans de ville ; derrière, à gauche du porche, quatre ou cinq bacs forment un petit potager ; et à droite, dans les anciens locaux, un théâtre.

Depuis 1995, l’ancienne usine est le siège de la compagnie La Rumeur. Son fondateur, le metteur en scène Patrice Bigel, alors connu pour ses nombreuses pièces un peu partout en France, explique avoir été frappé par l’étrange beauté des lieux. Surtout, son insertion en plein cœur d’une banlieue populaire permet à ses yeux « un travail de proximité avec le public sur le territoire », d’autant que le lieu, « plus simple à fréquenter que les lieux institutionnels », y compris le théâtre municipal, attire des publics d’ordinaire peu enclins au théâtre. Grâce à plusieurs médiations avec les collèges et lycées des environs, le théâtre-usine a ainsi peu à peu mis sur pied une troupe d’une vingtaine de lycéens, qui, chaque année, y monte un spectacle.

Aujourd’hui, l’endroit sert de laboratoire critique du capitalisme, à travers des pièces à la satire mordante. Sa dernière production : Pièce en plastique, dans laquelle, à travers l’histoire d’un couple de bourgeois allemands obsédé par leur femme de ménage, se joue la plastification des rapports sociaux contemporains. Néanmoins, en dépit des annonces et des efforts de médiation de la compagnie, le public qui se rend à l’usine demeure majoritairement blanc, relativement aisé et amateur de théâtre.

Grâce à la compagnie, l’usine a pu être rénovée. Au premier étage du bâtiment principal, consacré à la restauration du public, domine une esthétique de la reconversion. De luxuriantes plantes vertes, accrochées aux larges fenêtres, l’Ours blanc du sculpteur François Pompon, et de grandes tablées y cohabitent avec les structures métalliques type Eiffel et les briques de la fin du XIXe siècle, le tout baigné dans une lumière tamisée qui met en valeur le rouge orangé du plafond et des murs.

 

2 Fi 5-066 Prêt d'un particulier la maroquinerie

 

Si le bâtiment actuel remonte aux années 1890, l’usine, elle,  date de 1796, lorsque les frères Fauler installèrent une maroquinerie sur les bords de la Seine. Depuis, l’usine a épousé les soubresauts de l’histoire locale. Changeant maintes fois de propriétaire, dont la société de fourrures et pelleteries Hollander, en 1930, qui lui a donné son nom, incendiée par les Prussiens en 1870 et lors des bombardements de la Seconde Guerre mondiale, elle voit sa production cesser à la fin des années 1970. Son destin ne s’arrête pas là. En 1990, après un défilé de nouveaux propriétaires qui abandonnent tous le projet, l’Italien Rocco Marinelli rachète les lieux. Son projet : y insuffler une nouvelle vitalité par la venue d’artistes.

En parallèle de la mise en place du théâtre, Rocco Marinelli réhabilitait d’autres bâtiments pour y loger des ateliers d’artistes. Depuis le mitan des années 1990, une vingtaine d’entre eux, réunis au sein de l’association Usine Hollander, y vivent ou y travaillent. « J’ai choisi de m’y installer pour la beauté du lieu », confie Sarah Simon, peintre et auteur de la fresque qui trônait sur le porche. Dehors, la lumière automnale baigne la Seine et le bâtiment. « Cette lumière, elle m’inspire. »

Tous les créateurs partagent cet engouement pour la matérialité et l’histoire du lieu. De Mathieu Charoy, concepteur de modèles artistiques par imprimantes 3D, à l’agence d’architecture Rethink, qui a, aux dernières portes ouvertes, initié avec les habitants du quartier voisin du Lugo, en plein renouvellement, une réflexion sur l’atelier participatif, tous ont en commun une esthétique du collage, de la (re)création à partir des vestiges.

« Voici mon cabinet de curiosités », s’amuse Sarah en présentant son atelier, où s’entassent des babioles récupérées dans l’usine et dans les brocantes. À ses côtés, la photographe et créatrice textile Myriam Drosne, également secrétaire de l’association, découpe et recoud sur une nouvelle photo des images d’anonymes tirés de clichés du début du XXe siècle. « C’est ma façon de redonner vie aux oubliés. »

Toutefois, les artistes n’entendent pas s’isoler dans une tour d’ivoire. Comme l’explique l’illustrateur Marc Daniau, président de l’association, « les gens aiment venir ici ». Cet engouement du public tient à un investissement pluriel des artistes dans la ville, soutenus par la municipalité. Par des actions de territoire, via les ateliers scolaires ou lors des fêtes municipales. Par un atelier de dessin à partir de modèle vivant, animé par les artistes. Ou encore par l’ouverture d’une salle d’exposition collective au sein des locaux.

La municipalité communiste a bien saisi le potentiel culturel du lieu. Après des décennies passées à défendre les industries du nord de la ville, elle opte au cours des années 2000 pour leur reconversion artistiques. Après la Tannerie, ancienne usine de tannage devenue le conservatoire de Choisy, elle rachète en 2011 l’usine Hollander. Une manière, pour elle comme pour les artistes, de financer et de pérenniser une utopie culturelle.

 

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Crédits : Marc Daniau (image en une) et Myriam Drosne (carte postale et photo ci-dessus)

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